Bien que yīn soit 1 des 2 aspects complémentaires et opposés d’une unité (cf. notre article yīnyáng), la tendance à lui attribuer moins de valeur que l’autre aspect (le yáng) est très ancienne, en Chine même. Pourtant, peut-on dire que le jour est supérieur à la nuit, s’asseoir mieux que se mettre debout,monter plus intéressant que descendre, etc. ? Le jugement est inséparable du lieu et du moment où il est émis et non d’une hypothétique valeur intrinsèque.

Transposée en Occident, cette notion yīnyáng s’est vite transformée ou plutôt adaptée à notre manière de classifier êtres et choses, en les hiérarchisant et en les opposant irréductiblement : forcément, l’un des deux devait être supérieur à l’autre. De là le glissement, « naturel », vers le bien (yáng) et le mal (yīn), puis, selon les âges et les contrées on est allé jusqu’à l’équation masculin-lumineux- yáng contraire et supérieur à féminin-femelle-obscur- yīn.

Le yīn comme racine : « reculer ( ?) pour mieux sauter »

En réalité, le yīn est à l’origine de ce qui va devenir yáng. Yáng, qui se voit, est issu de yīn, invisible. Yáng est une branche possible née de la racine yīn. Yīn, ce sont tous les possibles, yáng c’est une possibilité.

Ainsi, lors d’un exercice de qìgōng, je m’appuie tout d’abord sur le yīn (je construis, j’installe ma racine) pour déployer yáng (je réalise un mouvement, j’étire mes membres et/ou mon corps entier, j’exprime que j’existe, en faisant par exemple, un pas vers la gauche.
Le Dàodéjīng, « canon de la Voie et de la Vertu », énonce au chapitre 42 que

« les dix mille êtres (c’est-à-dire tous les existants » s’appuient sur le yīn (notre racine) et embrassent le yáng (pour agir), leurs souffles se ruent les uns vers les autres et s’harmonisent ».

Cependant, l’enracinement est de nature qualitative différente selon que l’on est en position assise (tonification et régularisation), en position allongée (rééquilibrage et repos) ou en position debout (se relier et se déployer). Prenons l’exemple le plus courant de la position debout, quand nous nous dressons sur nos pieds : le corps énergétique, alors verticalisé, est conçu comme un arbre et les points d’extrémité des pieds sont appelés « points racines » (běn shù 本腧) : par eux s’établit et se module la qualité même du contact avec le sol, avec « l’appui », le « réel immédiat », le lieu du « lâcher prise ». (…) et [ils] arriment au sol tout « échappement » d’énergie vers le haut.

« Dans les mouvements corporels ils (les points racines) conditionnent la posture et l’efficacité des déplacements, en particulier des pieds jusqu’à la ceinture ». [Notons qu’en position assise le pouvoir énergétique des points-racines est transmis au périnée appelé « réunion des yīn »].

Et l’on sait que le dressement du corps et son maintien vertical est conditionné par la relation entre le sommet du crâne, lieu le plus élevé (yáng) du corps, appelé bǎihuì 百會, et le Ciel.

Aussi, chaque fois que je veux faire un mouvement, que j’exécute un certain pas, je suis « animé d’une intention que j’exprime par l’ordre dans lequel je forme les gestes, par l’intensité-retenue que je place sur certains d’entre eux, par les pauses que je ménage ». En qìgōng, je m’appuie sur les « points-racines » en bas tout en conservant mon axe corporel grâce à bǎihuì.

Le geste, l’intention, l’intensité procèdent du yáng et expriment ce qui était contenu dans le corps immobile au départ et que je vais retrouver, provisoirement, dans « les pauses que je ménage », et dans l’arrêt final du mouvement.

Donc, chaque mouvement est d’abord porté par l’intention qui le commande, ce mouvement, ce geste, « nous le sentons, l’imaginons et le comprenons, ces trois moments n’en formant qu’un ». Cela signifie que nous pouvons le réaliser d’abord intérieurement, de manière invisible (yīn), il nous habite avant de devenir visible (yáng) au dehors

Mais si « la forme nait du néant » Dàodéjīng chap.40, « ce qui revient à l’origine, c’est le mouvement du Dào », même chapitre.

Le yīn comme arrêt : « l’attention évacue la tension ».

Entre chaque mouvement ou geste composant le mouvement, ainsi qu’à la fin de la pratique dynamique, il est nécessaire de revenir à soi, « à l’origine » comme le souligne malicieusement le Dàodéjīng.
Alors que nous sommes naturellement actifs, que l’action domine notre mode d’être au monde, la position arrêtée, ou statique pour les pratiquants de qìgōng, est le moment privilégié du cours.

se tenir en repos

Cet arrêt survient, tout naturellement, à la fin du cours : c’est le moment où, mains sur le dāntián (丹田), on recueille, on rassemble au centre de soi tous les bienfaits, conscients ou inconscients, acquis pendant la séance ; ce qu’on appelle en chinois bàoyuán shǒuyī [抱元 守一] « embrasser la source et conserver l’Unité ». Il faut donc donner beaucoup d’importance à ce bref instant qui sépare le cours du « mouvement libre » de la vie.

La pause qui correspond à cette fin de cours est le moment où l’on suspend l’intention (de faire), les réflexions et même l’attention. Nous en avons besoin pour éprouver une sensation, incorporer le temps immédiatement écoulé dans notre souvenir (mental aussi bien que corporel). Cette suspension de l’activité est l’occasion d’une vacance, du relâchement des tensions et de leur évacuation.

Ce temps est yīn. Il doit correspondre à un processus d’intégration associé à un véritable relâchement (fàngsōng 放松).

Il est généralement accompagné, ou mieux, guidé, par une respiration calme, naturelle, apaisante, au sein de laquelle, entre inspire et expire, se glisse la suspension (yīn) du souffle.
[Le terme 息 dont le sens premier est respiration, signifie également (entre autres) : interrompre, faire une pause, stable…]

L’arrêt (yīn) de l’activité, des exercices, c’est le temps qui prépare à repartir (yáng) dans le mouvement : « le yīn, c’est ce qui va devenir yáng ».

 

« Rejoindre ses racines s’appelle la quiétude, la quiétude s’appelle le retour à sa propre nature ». Dàodéjīng chapitre 16

Références : « Dàodéjīng », traduction par Laure Chen ; « Esquisses » de J-F. Billeter, « La rumeur du dragon » de J-M. Eyssalet et on pourra lire aussi, avec profit, « le discours de la tortue » de Cyrille-J D Javary qui replace le yīn dans le contexte du Yìjīng, « le livre du changement », là où il apparait pour la première fois, inséparable du yáng qu’il complète tout en s’y opposant.