Cacher sa vraie nature, sa nature foncière (xìng 性) serait donc impossible ? Tout effort de changement condamnable ? Or, dans nos sociétés policées, éduquées, civilisées, notre moi profond comme pour se protéger, se dissimule derrière une armure de règles comportementales. Il n’empêche, « l’aspect offert aux autres, loin de se réduire à un faux-semblant, est d’abord l’image correcte de ce que nous aspirons à devenir ».

Cependant, laissant de côté, pour le moment, la recherche de ce que je suis, c’est à la (re) découverte de ma structure constitutive ( 體) que j’aspire ; bien comprendre – ce qui veut dire sentir, éprouver de tout mon corps (shēntǐ 身體) son fonctionnement -, c’est déjà là ouvrir une porte vers mon moi intime.

Qu’est-ce donc que ce corps, sinon ce à partir de quoi je conçois le réel ; « objet » en mutation permanente afin de devenir « sujet » principal de mon questionnement.

Et, c’est grâce (entre autres) à la pratique du qìgōng (氣功) – contrôle des souffles dans ce corps qui est mien – que j’expérimente le processus de transformation qui, du corps substance ( 體), de sa forme (xíng

s’entrainer (liangong)

形) me fait passer à la connaissance intime de moi-même, ma nature foncière (xìng 性). Ce processus (la pratique « réglée » du qìgōng), qu’il est impératif de parcourir sans précipitation, permet de contourner, sans les abolir, les obstacles qui camoufle la révélation de la voie (dào 道), de ma voie : « c’est en marchant dans le dào qu’on s’accomplit ». Le moyen que va révéler le qìgōng, c’est un lâcher prise qui n’est rien autre que le retour (peut-être au galop mais, mieux, au rythme ad hoc selon chacun) du naturel (zìrán 自然).

Si cette notion de zìrán évoque la « spontanéité », le « libre cours » des choses, « ce qui vient de soi-même, ainsi », etc., il serait absurde d’inciter les pratiquants à adopter « spontanément » l’attitude, le comportement adéquat :

relâcher

« Soyez détendu », « soyez relaxé », « soyez zen », « ne pensez à rien », « faites le vide », etc. Toutes ces injonctions, tous ces « il faut » ferment presque automatiquement, et pour lors cette fois-ci, « spontanément », la possibilité d’expression du naturel (zìrán).

En réalité, il ne faut surtout pas attendre le résultat, ni même l’espérer ; simplement, faire, d’abord simple répétition des gestes montrés par l’enseignant. Ensuite, écouter ce que le corps répond à ce que, soigneusement, volontairement, on lui fait faire. La seule règle est d’accepter de

  1. d’abord appliquer la règle (c’est l’apprentissage) ;
  2. ensuite l’adapter à mon corps, à ses possibilités (sans les juger, sans chercher à les évaluer hic et nunc, c’est-à-dire vis à vis des autres)
  3. repérer, faire la part de ce qui est bon pour moi, à reproduire (ce qui me fait plaisir physiquement d’exécuter) de ce qui est mauvais, à corriger (les fautes que je vois chez les autres et qui sont donc les miennes)

Sachant repousser les tensions provoquées par les ordres à bien faire et par l’excessive concentration pour l’atteinte du but, j’ouvre grand l’espace, non seulement physique, corporel (shēntǐ 身體), mais surtout

celui, plus intime encore, dans lequel les fonctions (yòng 用) naturelles de mon moi peuvent s’exprimer. Ce qui revient au galop, ce n’est pas le naturel, si difficile à décrire, mais ce que je suis et qui peut s’épanouir ; ce que je suis réellement, est-ce un autre nom du naturel (zìrán).

se corriger

C’est peut-être la voie dào 道 (le fonctionnement des choses), qui est comme en attente, en mon sein, de venir au jour. Déjà là « avant qu’Abraham fut », la voie n’est jamais pressée, elle vient à son heure ; reste à lui en faciliter le réveil.

On lira avec profit :

  • Anne CHENG« la valeur de l’exemple », Extrême Orient-Extrême Occident n°19
  • François JULLIEN« Nourrir sa vie »
  • Jean-Claude PASTOR « Éléments pour une lecture du siwenlu neipian de Wang Fuzhi »